
Masjid al-Qiblatayn
Médine An-Nabawiyyah
Masjid al-Qiblatayn
La mosquée des deux Qiblas, où la direction de la prière est passée de Jérusalem à La Mecque.
Dans le paysage ensoleillé de l'Arabie occidentale, nichée entre des palmeraies et d'anciennes plaines volcaniques, se trouve Médine. Ville de lumière, elle respire l'histoire à travers les pierres mêmes de ses mosquées et de ses ruelles. Parmi ses sites les plus sacrés et chargés d'histoire figure une mosquée d'une élégance discrète et d'une immense importance spirituelle : la Masjid al-Qiblatayn, la Mosquée des Deux Qiblas. Son histoire n'est pas seulement celle de l'architecture, mais le récit captivant d'une révélation, d'une quête d'identité et de la naissance d'une communauté mondiale. Comprendre cette mosquée, c'est être témoin d'un moment charnière où la boussole spirituelle de l'islam s'est à jamais réorientée, un événement qui s'est déroulé non pas dans une cathédrale grandiose, mais dans une humble salle de prière au cœur d'une oasis du désert.
Une oasis de prophétie et de rivalité
Bien avant d'être connue sous le nom de Médine, la Cité Radieuse, cette localité s'appelait Yathrib. Il ne s'agissait pas d'une ville au sens moderne du terme, mais d'un vaste ensemble de fermes fortifiées et de hameaux disséminés dans une oasis fertile. La vie y était rythmée par les saisons, le cours de l'eau et le réseau complexe d'alliances tribales. Le paysage était dominé par deux grandes tribus arabes, les Aws et les Khazraj, qui avaient migré du Yémen des siècles auparavant. Bien que liées par le sang, leurs relations furent marquées par des décennies de conflits acharnés, culminant avec la brutale bataille de Bu'ath, un affrontement qui laissa les deux tribus épuisées et en quête d'un chef capable d'instaurer une paix durable.
Parmi eux vivaient plusieurs tribus juives importantes, souvent alliées à l'une ou l'autre faction, notamment les Banu Qaynuqa, les Banu Nadir et les Banu Qurayza. Artisans, marchands et agriculteurs habiles, ils avaient apporté avec eux leur foi monothéiste ancestrale et leurs écritures sacrées. De ces écritures, ils évoquaient la venue d'un prophète final, figure messianique qui instaurerait la justice. Cette idée d'un prophète attendu n'était un secret pour personne ; elle imprégnait Yathrib, créant un climat d'attente et de curiosité spirituelle parmi les Arabes polythéistes qui aspiraient à la fin de leurs guerres incessantes.
C’est dans ce contexte instable mais porteur d’espoir qu’un nouveau chapitre s’ouvrit. En 622 de notre ère, le Prophète Muhammad (que la paix et les bénédictions soient sur lui) et sa petite communauté de disciples quittèrent La Mecque, où ils étaient persécutés, pour rejoindre l’oasis accueillante de Yathrib. Cet événement, l’Hégire, marqua l’aube du calendrier islamique et la naissance d’une société nouvelle. Parmi les plus impatients d’accueillir le Prophète figuraient les clans de la tribu Khazraj, en particulier les Banu Salimah, dont les terres se situaient à la périphérie nord-ouest de la ville, près des plaines sombres et caillouteuses de Harrat Waqim. C’est là, dans leur quartier, sur un terrain appartenant à Bishr ibn al-Bara’ ibn Ma’rur, qu’une simple mosquée fut construite – un lieu où la communauté naissante pouvait se rassembler, étudier et, surtout, prier.
L'aube d'une nouvelle communauté
À leurs débuts à Médine, les musulmans furent confrontés à une question identitaire fondamentale. Ils formaient une communauté définie par la foi plutôt que par l'appartenance tribale, un concept révolutionnaire dans l'Arabie antique. Leur acte de culte central, la Salah (prière), exigeait un point de focalisation, une direction de prière appelée qibla . Par ordre divin, la première qibla ne fut pas la Kaaba à La Mecque, leur ville natale, l'antique maison du monothéisme construite par Abraham et Ismaël, et malheureusement tombée dans l'idolâtrie. Ils reçurent plutôt l'ordre de se tourner vers Bayt al-Maqdis à Jérusalem, la ville sainte des prophètes tels que David, Salomon et Jésus, et site du premier temple.
Cette orientation vers Jérusalem revêtait une profonde signification. Elle reliait la nouvelle foi islamique à l'ancienne tradition partagée du monothéisme abrahamique, symbolisant la continuité du message divin. Elle constituait un pont vers les Gens du Livre (juifs et chrétiens), une reconnaissance d'un héritage spirituel commun. Pendant plus de seize mois, les musulmans de Médine, y compris le Prophète lui-même, se tinrent en prière, le cœur tourné vers le nord, vers la ville sainte de Jérusalem. Pourtant, pour le Prophète, un profond désir demeurait. La Mecque était sa terre natale, la terre de ses ancêtres, et la Kaaba était le symbole primordial du monothéisme pur établi par son ancêtre Abraham. Son cœur l'aspirait, et dans des moments de prière silencieuse, il levait souvent son visage vers le ciel, murmurant une prière pour être guidé.
Cette période fut aussi une épreuve de foi. Le choix de Jérusalem comme qibla devint un sujet de discorde. Certaines tribus juives de Médine s'en servirent pour railler les musulmans, arguant : « Il prétend avoir une nouvelle religion, et pourtant il suit notre direction pour la prière. » Les hypocrites et ceux dont la foi était fragile commencèrent à murmurer des doutes. Cette pression spirituelle et sociale subtile fut une véritable épreuve, destinée à purifier la communauté et à renforcer sa confiance en la sagesse divine, même lorsqu'elle était difficile à comprendre. Le Coran lui-même fait allusion à cette épreuve, déclarant que la qibla initiale fut établie
"uniquement pour distinguer ceux qui ont suivi le Messager de ceux qui se sont détournés"
Une prière suspendue entre deux mondes
Le moment tant attendu de la résolution divine arriva un jour en apparence ordinaire du mois de Rajab, la deuxième année après l'Hégire. Le soleil avait dépassé son zénith et l'heure de la prière de Dhuhr (midi) était venue. Le Prophète Muhammad (que la paix et les bénédictions soient sur lui) se tenait devant sa congrégation dans la modeste mosquée du clan Banu Salimah. L'édifice était humble : ses murs étaient faits de briques de terre crue, son toit de palmes soutenu par des troncs de palmiers dattiers et son sol de sable et de terre. L'air était calme et empli d'un recueillement silencieux tandis que les croyants se tenaient en rangs serrés derrière leur Prophète bien-aimé, le visage et le cœur tournés vers Jérusalem, au nord.
La prière commença. Le Prophète récita la première sourate du Coran, et l'assemblée le suivit en s'inclinant à l'unisson. Deux rak'ahs furent accomplies. Puis, au milieu de la troisième, alors que l'assemblée était inclinée ou debout, le silence fut rompu par une révélation divine. La révélation descendit sur le Prophète, apportant un verset qui allait bouleverser à jamais la pratique du culte islamique.
"Nous avons certes vu ton visage se tourner, [ô Muhammad], vers le ciel, et Nous te dirigerons assurément vers une qibla qui te plaira. Tourne donc ton visage vers la Mosquée sacrée. Et où que vous soyez, tournez vos visages vers elle…"
L'ordre était clair, direct et immédiat. Sans hésiter un instant, le Prophète Muhammad (que la paix et les bénédictions soient sur lui) s'arrêta et pivota de 180 degrés. Il marcha du nord au sud de la mosquée, et ses compagnons, dans une démonstration extraordinaire de foi et d'obéissance inébranlables, le suivirent. Hommes et femmes, jeunes et vieux, se déplacèrent en parfaite harmonie, leurs rangs se reformant au milieu de la prière, pour se tourner vers la nouvelle qibla : la Kaaba sacrée à La Mecque. Dans ce mouvement unique, silencieux et gracieux, une prière commencée face à Jérusalem s'acheva face à La Mecque. La mosquée des Banu Salimah était devenue le théâtre de l'un des événements les plus marquants de l'histoire islamique, et elle reçut pour toujours le nom de Masjid al-Qiblatayn, la Mosquée des Deux Qiblas.
Cet acte était bien plus qu'un simple changement de cap. C'était une déclaration d'indépendance spirituelle. Tout en honorant ses racines abrahamiques, l'islam s'affirmait désormais comme une voie spirituelle distincte, replaçant son centre de gravité dans le premier lieu de culte bâti pour l'humanité. Ce fut un moment d'affirmation spirituelle profonde pour le Prophète, une réponse directe à l'aspiration de son cœur. Pour ses disciples, ce fut l'ultime leçon de taslim , ou soumission totale à la volonté divine. Leur obéissance n'était pas aveugle ; elle puisait sa source dans un amour et une confiance profonds envers leur Prophète et la source divine de sa guidance.
Échos dans la pierre et l'esprit
La nouvelle de ce changement monumental se répandit à Médine avec une rapidité remarquable. Selon une tradition bien connue, un compagnon qui avait prié à la mosquée al-Qiblatayn partit aussitôt pour la mosquée de Quba, la première mosquée construite en Islam. À son arrivée, il trouva les fidèles en pleine prière de l'après-midi, toujours tournés vers Jérusalem. Sans interrompre la prière, il s'écria du bord de l'assemblée :
"J'atteste avoir prié avec le Messager de Dieu, face à La Mecque ! "
À ces mots, toute l'assemblée de Quba, sans hésiter, se tourna également en pleine prière vers la nouvelle qibla.
Cet événement a consolidé l'unité et la discipline de la première communauté musulmane. Il a démontré l'existence d'une société unie par une foi commune qui transcendait tous les autres liens, capable de recevoir et d'appliquer un commandement divin dans un consensus quasi instantané. Ce changement a réduit au silence nombre de critiques et écarté les sceptiques, accomplissant ainsi sa fonction d'épreuve divine. Dès lors, chaque mosquée construite, des rivages de l'Atlantique aux îles d'Indonésie, serait orientée vers la Kaaba à La Mecque, unissant des milliards de musulmans en une seule et même congrégation mondiale.
Au fil des siècles, l'humble mosquée des Banu Salimah a été honorée et reconstruite par des générations successives. Agrandie sous les Omeyyades, elle fut rénovée par les califes abbassides. Le sultan mamelouk Qaitbay et le sultan ottoman Soliman le Magnifique y ont tous deux laissé leur empreinte architecturale, reconnaissant ainsi sa place unique dans le patrimoine islamique. À l'époque moderne, une importante reconstruction menée par le Royaume d'Arabie saoudite l'a transformée en la magnifique structure à dôme blanc que l'on peut admirer aujourd'hui. Son architecture rend néanmoins un bel hommage à son passé. La salle de prière principale est orientée vers La Mecque, un mihrab (niche de prière) grandiose et orné guidant les fidèles. Cependant, un élément architectural subtil mais significatif subsiste : une marque, une petite niche ou un motif au plafond, indiquant la direction de la première qibla, Jérusalem. Le visiteur qui se tient dans cette salle de prière sereine aux murs blancs peut ressentir physiquement ce carrefour de l'histoire, se trouvant à l'intersection même des deux grandes qiblas.
Aujourd'hui, la mosquée al-Qiblatayn est bien plus qu'un monument historique ; elle témoigne de la relation vivante entre Dieu et l'humanité. Elle rappelle à chaque visiteur que la foi n'est pas figée ; c'est un cheminement de soumission, de confiance et de conversion – une conversion du doute à la certitude, de la division à l'unité, et d'une direction temporaire à un centre éternel. Se tenir entre ses murs, c'est ressentir l'écho de cette prière essentielle, imaginer le murmure discret d'une assemblée se tournant à l'unisson, et comprendre que parfois, les changements les plus profonds de l'histoire ne surviennent pas dans le choc des épées, mais dans un mouvement silencieux et unifié des coeurs.